Interview de Rodrigue Kpogli par LynxTogo.info
Lynx.info : On manifeste toujours depuis la réélection de
Faure Gnassingbé au Togo. Dans vos articles, vous semblez dire que ce
n’est pas la bonne formule. C’est ça ?
Rodrigue Komla KPOGLI: Tout d'abord, personne n'a
élu ni réélu Faure Gnassingbe au Togo. Il a été imposé aux Africains du
Togo depuis le décès de son feu père en février 2005. A partir de là,
notre peuple a tous les droits de refuser cet ordre injuste, illégitime
et violent installé par la France et appuyé par certains autres pays
dont la Chine. Compte tenu des conditions dans lesquelles la dernière
présidentielle a été organisée, tout politique devrait s'attendre aux
résultats que nous avons. Seulement, le problème est que rien n'a été
théorisé. Rien n'a été organisé. Personne n'a été formé pour que ces
manifestations soient une réussite. Pire, les partis qui chapeautent les
manifestations se sont pliés aux injonctions du système qu'ils veulent
combattre. Le système leur a interdit de manifester en semaine et ils
obéissent à cela avec l'illusion que cela le fera tomber. Ils
n'organisent donc des manifestations que les samedis suivant un
itinéraire imposé à eux. Les centres du pouvoir sont laissés libres à
leurs illégitimes occupants pendant que le mouvement populaire est
orienté vers la plage à Lomé. Tout le reste du territoire est resté
entre les mains du système qui l'a verrouillé. De surcroit, on avait dit
réclamer la victoire volée et on organise un congrès de l'UFC à l'issue
duquel on envoie les résolutions au ministre de l'intérieur du
gouvernement qu'on rejette. Il y a quelque chose d'incohérent en tout
ceci, non? Nous disons que notre lutte est suffisamment grave pour être
guidée par ces incohérences et ces improvisations. Ces manifestations
sont mal conçues, mal dirigées, mal orientées et donc elles ne peuvent
qu'échouer.
Nous disons simplement et sans prétention que si nous voulons nous en
sortir, il nous faut une étude approfondie de l'adversaire, de ses
stratégies, ses alliés, ses forces et ses faiblesses et en conséquence
élaborer notre stratégie de lutte, former les nôtres, les préparer et
les orienter vers des actions les plus efficaces possibles.
Lynx.info : Vous voyez une main française suite à l’échec de
la table ronde de Paris sous François Boko. Vous avez des arguments ?
Il ne s'agit pas d'échec. La chose est simple. La France a voulu protéger Faure Gnassingbe en lui évitant de faire recours une nouvelle fois au bain de sang comme en 2005.
Si 2005 se reproduisait, il serait vraiment difficile à la France de
saluer et de faire admettre « la victoire » de son poulain. Donc, elle
va mettre une stratégie de casse de l'opposition en place. Pour
atteindre cet objectif, on va utiliser certains togolais qui sans doute
étaient de bonne foi. Ceux-ci croyaient qu'ils étaient en train de
rallier les autorités françaises à la cause togolaise s'ils aidaient à
empêcher la candidature de Gilchrist Olympio. Seulement, ils
connaissaient très mal la françafrique et ses pratiques. On les a
utilisés pour le vrai rôle qui leur était dévolu à l'insu de leur propre
gré.
Lynx.info : Kofi Yamgnane parle de diplomatie offensive au
niveau des institutions européennes. Vous semblez manifester à la
J.U.D.A une méfiance vis à vis de la France officielle c’est ça ?
La France est un grave danger pour les Africains. Depuis des siècles,
la France arme les tyrans pour immobiliser les Noirs. Lorsque la France
ne veut pas directement les massacrer, elle délègue son autorité aux
Oncles Tom tropicaux. Elle institue des dynasties un peu partout pour
humilier notre peuple. Donc, ce pays, nous ne devons pas seulement avoir
une méfiance à son égard. Nous devons le combattre, car c'est lui qui
se cache derrière tous ces Oncles Tom et qui renverse ou assassine tous
les patriotes africains. Mais pour le combattre, nous devons savoir de
quoi il est capable, ce qu'il a fait dans ses territoires africains
hier, ce qu'il y fait actuellement et ce qu'il y pourra faire demain.
Nous devons tirer toutes les leçons de l'histoire pour ne pas commettre
certaines des erreurs qui ont coûté la vie à beaucoup de nos leaders
anticolonialistes. Sans cette étude méticuleuse qui va conditionner
notre méthode de lutte, on est vaincu d'avance.
Pour ce qui est de M. Yamgnane, chacun aborde le monde tel qu'il le
voie. Simplement, il faut que les Noirs enfoncent bien dans leur crâne
que les Européens ne vont pas les aider à reprendre possession de leurs
terres et de leur dignité volées depuis le 15è siècle. Les Noirs n'ont
pas d'alliés dans le monde. Surtout pas les Européens. Toute notre
histoire est là pour nous le démontrer. Si ceux qui prétendent vouloir
diriger autrement l'Afrique demain ne l'ont pas encore compris, cela
veut dire qu'on est loin du bout du tunnel. Il faut travailler avec
notre peuple qui est le seul acteur à devoir changer le cours de son
histoire. C'est pénible et très souvent ingrat comme activité au sein
d'un peuple à qui on a présenté les choses dans l'ordre inverse, mais
c'est l'unique voie. Il faut former notre peuple, l'organiser et tisser
des liens entre lui et les autres Africains dans d'autres territoires
afin de globaliser le combat.
Du reste, aurions-nous compris un peu le monde que nous orienterions
ce qui est appelé diplomatie vers les peuples latino-américains. Parce
que c'est là que les peuples se battent contre les mêmes phénomènes que
rencontrent les Africains chez eux. Mais hélas, beaucoup d'Africains
continuent par marcher à la lumière étourdissante de la bible, de
Rousseau et de Montesquieu. Beaucoup de Noirs sont malheureux dès qu'ils
ne s'illusionnent pas de l'amitié et de l'appui de l'Europe et de ses
citoyens. Tant que cette attitude va perdurer, adieu le salut.
Lynx.info : Gilchrist Olympio a repris la direction de L’UFC
et fait un contrat de société avec le RPT. Olympio peut réussir là où
Blaise compaoré a échoué ?
La mission de Blaise Compaoré n'était pas de secourir le peuple
africain du Togo. Bien au contraire, il avait mandat de l'enfoncer
davantage au profit de son « jeune frère et ami » qui lui avait offert
deux hélicoptères et de l'argent pour sa campagne en novembre 2005. Et
il l'a bien fait.
M. Olympio ne va nulle part. Si à plusieurs on est incapable de
chasser le buffle, ce n'est pas en se mettant seul qu'on y arrivera.
Pour tout vous dire, l'attitude de M. Olympio est politiquement
nuisible. Car c'est une décision lourde de conséquence que de prétendre
avoir négocié avec le RPT dans un contexte où l'instrument politique de
M. Olympio était en proie à une division dont les ingrédients viennent
justement du RPT et de la France. La démarche de M. Olympio aurait pu
recevoir une adhésion populaire s'il n'agissait pas lui-même sous
influence. Ce n'est pas un choix libre qu'il a fait. La France et le RPT ont poussé à l'implosion à l'UFC.
Ils y ont créé deux fronts. Le centre du combat est, à partir de ce
moment, déplacé et le conflit est transporté sur un terrain qui aurait
dû être le camp d'entrainement commun. Au lieu de se rendre compte qu'il
s'agissait d'un piège, qu'ils doivent tout faire pour ne pas se laisser
prendre et sauvegarder l'unité de leur parti, les deux camps ont
mordu.
C'est là qu'apparaît le déficit de formation des ressources humaines.
Si on avait des analystes clairvoyants au sein de ce parti, ils
auraient pu se rendre compte que cette division est factice. Q'elle est
un montage et qu'il fallait la démonter tout de suite pour garder l'oeil
ouvert sur la cible. La Françafrique a réussi un coup magistral. Les
architectes de ce piège doivent se frotter les mains actuellement car,
ils ont réussi à emprunter deux voies parallèles pour aboutir au même
résultat et à avoir deux gros lots avec un bonus: Olympio qui est allé
se mutiler tout seul – que du bonheur dans certains milieux, Faure
Gnassingbe en paix – le conflit se faisant plus ailleurs -, Fabre qui
doit s'occuper plus de la querelle interne à l'UFC que du vol du
suffrage populaire par Faure Gnassingbe.
Lynx.info : Mais Gilchrist est toujours entrain de partir.
Son âge, sa santé et sa nouvelle équipe sont des atouts de réussite pour
lui ?
Non, dans les circonstances actuelles rien de tout ceci n'est le gage
de quoi que ce soit. Ce qui se passe c'est que Gilchrist Olympio agit
exactement comme le scenario l'a prévu. On lui fait jouer un rôle qu'il
pouvait et devrait refuser d'accomplir. Encore qu'il en ait conscience
dès le départ. Et c'est là qu'est tout le problème.
Lynx.info : Faites-vous confiance en la Commission Vérité Réconciliation de Monseigneur Barrigah à la J.U.D.A ?
Il n'y aura pas de réconciliation sous le régime actuel. Cette
commission est un gadget. Mieux, c'est un cache-misère. Mais, souvent
des hommes d'église aiment mettre de la soutane bien blanche sur des
dessous sales. C'est au nez et à la barbe de M. Barrigah que des
citoyens sont arrêtés, tabassés, emprisonnés sans la moindre accusation,
brimés et spoliés. C'est en sa compagnie qu'on chante la réconciliation
d'un côté et de l'autre on agit dans le sens contraire. Que dit cette
commission? Rien! Elle ruse et ferme les yeux, la bouche et les oreilles
comme ce singe trois fois idiot qui espérant vivre heureux refuse de
voir, d'entendre et de s'exprimer. A vrai dire, elle est dans son rôle.
Celui d'être là pour la décoration, car il faut bien qu'une tyrannie ait
des décorations à vendre.
Lynx.info : Des députés sont frappés, les journalistes
inquiétés mais l’homme de Dieu semble ne rien voir. Comment vous
l’expliquez ?
Il n'y a pas des hommes de Dieu d'un côté, et des hommes du diable de
l'autre. Nous sommes tous des humains avec nos intérêts, nos amitiés,
nos peurs, nos égos, nos croyances et nos convictions. Chacun choisit de
privilégier ce qu'il veut. Si la soutane que porte M. Barrigah suffit à
le prendre pour un homme plus proche du Dieu d'Israël que des humains,
alors ses compatriotes africains du Togo doivent comprendre son mutisme.
Généralement, un prélat ne s'occupe pas des choses de ce monde. Il est
formé au séminaire pour encourager les malheureux d'ici à accepter leurs
conditions pour espérer aller au paradis. Vous voyez bien que les temps
n'ont pas changé. Déjà à l'époque des razzias négrières et de la
colonisation, les hommes dits de Dieu avaient pour mission d'évangéliser
les Noirs, de leur apprendre à se laisser dépouiller sous prétexte
qu'il sera difficile aux riches d'aller au paradis, leur apprendre
l'obéissance au maître et leur expliquer qu'ils ne sortiront de la
malédiction de Cham que par la porte de l'enfer de l'esclavage.
Lynx.info : Le pouvoir de Faure donne des airs de confiance. Comment vous l’expliquez ?
Quand on est au dos d'un tuteur puissant nommé la France, on peut tout se permettre face à un peuple dérouté et désarmé.
La réalité est que Faure Gnassingbe et sa clique sont de seconds
couteaux que la France utilise pour nous lacérer la peau. C'est la
France qui commande dans les territoires appelés pays africains. La
suffisance que démontre Faure Gnassingbe est l'expression de la présence
française. Nous devons en tenir compte et nous donner tous les moyens
les plus efficaces possibles pour la combattre. Néanmoins, beaucoup
pensent souvent que ce déploiement de force est un signe de panique et
donc de faiblesses de la part des tyrans africains. C'est une grossière
erreur de jugement qui nous conduit souvent à accumuler des fautes, à
nous forger des prétentions. Il nous faut une vraie analyse de la
situation et de l'état réel des lieux des forces en présence. Car, ce
n'est pas en étant droit dans nos bottes de rêveurs que nous faisons
peur à ce système colonial.
Lynx.info : Pour beaucoup de Togolais vous faites des
analyses qui ont été déjà expérimentées avec des résultats cuisants
d’échec. Succinctement que proposez-vous pour la sortie de la crise
politique togolaise ?
Il faut bien comprendre la nature de la crise qui est la nôtre
puisque tout le monde dit crise, crise. Notre crise vient de ce que la
lutte pour les indépendances africaines n'a pas abouti. Tous les meneurs
ont été assassinés ou chassés et remplacés par des pions. Notre peuple a
été court-circuité. Nous sommes donc en train de continuer le combat
contre un système colonial. Ce qui veut dire que tout notre territoire
et ses biens sont restés entre les mains de puissances étrangères qui ne
lâchent pas prise. Leurs principales tactiques consistent à faire
recours aussi bien à la force brute qu'à la ruse. C'est cela notre
crise.
Face à cette donne, nous disons qu'il faut marcher sur deux pieds au
moins. Concrètement, ce que nous avions proposé c'est que toute «
l'opposition » togolaise après concertation et analyse approfondie de la
situation post-électorale de mars 2010, décide dans un élan collectif
d'aller dans un gouvernement pour prendre ce qu'il y a à prendre pour
notre peuple et élargir son horizon. C'est un changement de stratégie
qui, bien conduit par des hommes formés et conscients, peut transporter
aussi le conflit au coeur des appareils du système. Au-delà, s'approcher
de la cible peut conduire à commettre beaucoup d'autres actes à
condition de les vouloir et de savoir comment et quand on veut les
réaliser. Nous continuons par chercher dans les annales sans trouver
l'époque à laquelle « l'opposition » au Togo a décidé dans son ensemble
d'agir de la sorte. Ce que nous trouvons en revanche, c'est que le
pouvoir, a réussi très souvent à débaucher des personnalités et
organisations pour les noyer dans la baignoire du « gouvernement d'union
nationale ». Ici, c'est le pouvoir qui fixe ses objectifs et prend
l'initiative d'aller à la chasse dans les rangs de l'opposition. Ce que
nous, nous disons, c'est que « l'opposition », dans la sérénité,
établisse un bilan d'étape, tire les enseignements de son parcours puis
prenne le devant des évènements. Il n'est pas question d'aller se
coucher dans un gouvernement.
Lorsqu'on ne peut pas abattre d'un coup le système, la reconquête
progressive d'espaces de liberté, d'espaces où l'influence du
colonialisme est battue par la présence des hommes et femmes de notre
camp nous semble une option. Dès qu'on met la main sur un secteur, il
faut le retourner tout de suite au peuple, faire en sorte qu'il en
jouisse pleinement, qu'il sache que quand il rentre dans les ministères
ou dans n'importe quel service public sous notre contrôle, il sera servi
convenablement, car il est chez lui. Et il doit se battre pour
maintenir ces espaces définitivement libres. C'est une guerre de
libération. Voilà ce que nous avions préconisé, mais nous ne nous étions
pas arrêtés là. Nous avions formulé la nécessité de redéfinir la lutte,
sachant les limites de cette première option, en la pensant plus
sérieusement pour mieux l'organiser sur une triple temporalité - court,
moyen et long termes - et vaincre.
Mais en amont et en aval de tout ceci, nous appelons enfin à un
changement de comportements dans le camp des « combattants » miné par
trop de querelles de bas étage, d'envie, de guerre de factions, de
petits meurtres entre camarades et un climat de détestation. Car, se
sont ces aspects subjectifs de la lutte qui déterminent, couvent et
enfantent les éléments objectifs de la liberté. Nous devons mettre un
accent particulier sur la formation des nôtres axée sur une vision
globale de ce que nous entendons faire à savoir désintégrer le système
colonial, bâtir une société fondée sur une nouvelle répartition du
pouvoir, reconstruire notre pays, puis empêcher définitivement le retour
à tout régime dictatorial.
Pour le reste et si ça peut soulager, on peut continuer par se
contenter d'être dans une opposition qui passe son temps à prier le Dieu
d'Israël, à être dans la description du régime, à dire et redire qu'il
se déploie dans la violence, à pleurer qu'il ne respecte pas les droits
de l'homme. Comme s'il pouvait en être autrement dans un territoire sous
colonialisme.
Lynx.info : Rodrigue Komla Kpogli, je vous remercie
C'est nous qui vous disons merci.
Propos recueillis par Camus Ali Lynx.info